La « sagesse des foules » ? Plutôt la sagesse de quelques initiés
L’idée romantique selon laquelle les marchés prédictifs tireraient leur puissance de la collective intelligence de milliers d’utilisateurs lambda vient de prendre un sérieux coup dans l’aile. Une étude récente publiée conjointement analysée par CoinDesk et CoinTelegraph remet en question l’un des dogmes fondateurs de ces plateformes : non, ce n’est pas « la foule » qui prédit l’avenir avec précision. C’est une poignée de traders très bien informés.
Et quand on dit poignée, on ne plaisante pas : environ 3 à 3,5 % des participants suffisent à expliquer l’essentiel de la précision observée sur ces marchés.
Qui gagne vraiment sur Polymarket et consorts ?
Les chiffres de l’étude sont assez éloquents — et un brin brutaux pour l’ego des traders occasionnels. Cette petite élite, composée principalement de teneurs de marché (les market makers) et de preneurs de position habiles (les skilled takers), capte à elle seule plus de 30 % des profits générés sur les plateformes de prédiction.
De l’autre côté du spectre, environ 67 % des utilisateurs absorbent la totalité des pertes. Autrement dit, les deux tiers des participants financent les gains de la minorité éclairée. Un schéma qui rappelle étrangement… à peu près tous les marchés financiers qui ont existé depuis l’invention de l’argent.
Les chercheurs qualifient ce phénomène de « sagesse d’une minorité informée » — une reformulation assez mordante de la célèbre théorie de la « sagesse des foules » popularisée par James Surowiecki au début des années 2000.
Comment fonctionne concrètement un marché prédictif ?
Pour les néophytes, un petit rappel s’impose. Les marchés prédictifs sont des plateformes — comme Polymarket ou Kalshi — où les utilisateurs parient sur l’issue d’événements réels : élections, résultats sportifs, décisions de banques centrales, ou même météo. Le prix d’un contrat reflète théoriquement la probabilité perçue d’un événement. Si un contrat « Trump élu président » se négocie à 0,60 $, le marché estime à 60 % les chances que cela se produise.
L’hypothèse centrale est que l’agrégation de toutes ces opinions individuelles produit une estimation plus précise que n’importe quel expert isolé. C’est le principe de la foule intelligente. Sauf que, visiblement, certains membres de cette foule sont… nettement plus intelligents que les autres.
Une élite qui structure les prix pour tous
Ce que révèle l’étude, c’est que les teneurs de marché jouent un rôle absolument central. Ce sont eux qui fournissent la liquidité — c’est-à-dire qu’ils proposent en permanence des prix d’achat et de vente, permettant aux autres utilisateurs de trader facilement. En contrepartie, ils collectent un spread (la différence entre prix d’achat et de vente) et, surtout, ils ajustent leurs positions en temps réel en fonction des nouvelles informations disponibles.
Les « skilled takers », eux, sont des traders qui identifient rapidement les déséquilibres de marché et en profitent avec une précision chirurgicale. Ensemble, ces deux catégories façonnent les probabilités affichées, tandis que la masse des utilisateurs suit — souvent à ses dépens.
La démocratisation du pari a ses limites
Cette découverte soulève des questions intéressantes sur la nature réelle de ces plateformes. Ont-elles tenu leur promesse de démocratiser la prédiction collective ? Partiellement, semble-t-il. Si les marchés prédictifs se révèlent effectivement performants pour anticiper certains événements, cette performance n’est pas le fruit d’une véritable intelligence collective distribuée, mais plutôt d’un mécanisme de concentration de l’information entre les mains d’acteurs spécialisés.
On pourrait presque y voir une métaphore de l’économie numérique dans son ensemble : des plateformes conçues pour tous, dont les bénéfices se concentrent pour quelques-uns. Rien de nouveau sous le soleil décentralisé, en somme.
Mise en perspective
Il serait toutefois réducteur de conclure que les marchés prédictifs ne servent à rien. Même si la précision vient d’une minorité, le mécanisme global reste globalement plus fiable que de nombreux sondages traditionnels ou analyses d’experts isolés — comme l’ont démontré plusieurs élections récentes où Polymarket avait vu juste quand les instituts de sondage se trompaient.
Ce que cette étude invite à questionner, c’est davantage le récit marketing autour de ces plateformes. La « sagesse des foules » fait une belle accroche, mais la réalité est plus nuancée : c’est surtout la sagesse de ceux qui ont le plus d’information, les meilleurs outils, et le temps d’y consacrer. Ce qui, finalement, décrit assez bien l’ensemble des marchés financiers depuis leurs origines.
La vraie question pour l’avenir de ces plateformes sera de savoir si la croissance du nombre d’utilisateurs — notamment depuis l’essor de l’intérêt pour les cryptomonnaies — finira par diluer cette concentration, ou si la loi des marchés continuera inexorablement à récompenser les mieux informés. Les paris sont ouverts.
