Quand Pékin fait le ménage dans l’App Store
L’histoire se répète, mais cette fois avec un acteur inattendu. Apple vient de retirer Bitchat, l’application de messagerie développée sous l’impulsion de Jack Dorsey — le fondateur de Twitter devenu figure emblématique du mouvement Bitcoin — de son App Store chinois. La raison ? Une demande directe des autorités de Pékin. Une décision qui ne surprend guère les observateurs habitués aux pressions exercées par le gouvernement chinois sur les géants technologiques étrangers opérant sur son territoire.
Bitchat, c’est quoi exactement ?
Lancée en juillet 2025, Bitchat n’est pas une messagerie comme les autres. Contrairement à WhatsApp ou Telegram qui reposent sur des serveurs centralisés, Bitchat fonctionne sur un modèle décentralisé s’appuyant sur la technologie Bluetooth mesh. Concrètement, les messages transitent de téléphone en téléphone, sans passer par un serveur central — et surtout, sans nécessiter de connexion internet. Une architecture qui la rend particulièrement difficile à bloquer pour les régimes souhaitant couper les communications.
Imaginez une chaîne humaine numérique où chaque smartphone devient un maillon relayant l’information : voilà grossièrement le principe. Pas besoin de réseau, pas de point de contrôle central, pas de coupure possible depuis un bureau gouvernemental.
Un outil de liberté dans les zones de crise
Ce design technique n’est pas anodin. Depuis son lancement, Bitchat a été adoptée dans plusieurs contextes de tensions politiques et de restrictions d’accès à internet. L’application a notamment été utilisée lors de manifestations à Madagascar, en Ouganda, au Népal, en Indonésie et, plus récemment, en Iran, où les autorités tentaient de museler les communications des protestataires en restreignant l’accès au réseau.
C’est précisément ce dernier cas qui semble avoir accéléré la réaction de Pékin. Voir une application permettre de contourner les coupures internet pendant des soulèvements populaires n’est pas le genre de publicité qu’apprécie un gouvernement soucieux de maîtriser les flux d’information.
Apple, entre deux feux
Pour Apple, ce retrait illustre une tension permanente et inconfortable. Le groupe de Cupertino est régulièrement critiqué pour sa complaisance envers les exigences chinoises, tout en défendant par ailleurs une image de champion de la vie privée et des libertés individuelles. Un grand écart délicat à tenir dans la durée.
Ce n’est pas la première fois qu’Apple s’exécute face aux demandes de Pékin : des VPN aux applications d’information, la liste des retraits de l’App Store chinois sous pression gouvernementale est longue. La Chine représente l’un des marchés les plus stratégiques pour le fabricant de l’iPhone, ce qui limite considérablement sa marge de manœuvre — ou du moins, sa volonté d’en faire usage.
Jack Dorsey dans le rôle du dissident malgré lui
Pour Jack Dorsey, ce bannissement est une forme de consécration paradoxale. L’entrepreneur, qui a quitté la direction de Twitter (devenu X) et s’est depuis plongé corps et âme dans l’écosystème Bitcoin et les technologies décentralisées via sa société Block, voit son application cataloguée comme un outil subversif par l’une des plus grandes puissances mondiales. Difficile de trouver meilleur argument marketing — même si ce n’est probablement pas ainsi qu’il présenterait les choses.
Bitchat s’inscrit dans une vision plus large défendue par Dorsey : celle d’outils de communication ouverts, résistants à la censure et affranchis du contrôle des États comme des entreprises privées. Un idéal que partage une frange importante de la communauté crypto et Web3.
Mise en perspective
L’affaire Bitchat dépasse largement le simple fait divers technologique. Elle cristallise une bataille de fond qui oppose deux visions radicalement différentes d’internet : d’un côté, un réseau ouvert, décentralisé et incontrôlable par nature ; de l’autre, un internet fragmenté, surveillé et régulé par des États souverains — ce que certains appellent le « splinternet ».
La Chine, avec son Grand Firewall, en est l’exemple le plus abouti, mais elle n’est pas seule à tirer dans cette direction. Ce que l’histoire de Bitchat révèle, c’est que les technologies décentralisées ne sont pas seulement des instruments financiers ou des curiosités spéculatives : elles sont aussi, pour des millions de personnes à travers le monde, des bouées de sauvetage dans des contextes où la liberté d’expression est menacée. Une réalité que les débats habituels sur les cours du Bitcoin et les NFT tendent parfois à faire oublier.